Analyse des milieux et génie écologique

La biodiversité dans les projets d’aménagement en France

Face à l’effondrement de la biodiversité, la coopération internationale s’est organisée. Des traités ont été signés par de nombreux États afin d’encourager la conservation de cette diversité biologique, la restauration des écosystèmes et leur gestion durable. L’Union européenne s’est inscrite dans ce mouvement en intégrant la préservation de la biodiversité dans son corpus législatif, renforçant ou stimulant ainsi les règlementations des pays membres en la matière.

La destruction des habitats naturels, due aux activités humaines, étant l’un des principaux facteurs de perte de biodiversité, les porteurs de projets d’aménagement ont été invités à intégrer ces objectifs dans leurs pratiques. La manière de concevoir et de réaliser ces projets a, par conséquent, très sensiblement évolué, l’analyse des milieux et le génie écologique s’ajoutant progressivement aux prestations traditionnelles de l’ingénierie. Quatre écologues et environnementalistes d’Artelia, Estelle Briard, Sarah Gremilliet, Caroline Jankowski et Jérémy Judic, évoquent leur expérience française en matière de biodiversité.

Comment la règlementation en faveur de la biodiversité a-t-elle évolué en Europe et en France ?


Sarah Gremilliet

La règlementation environnementale, tant européenne que française, est montée en puissance depuis les années 1970, entraînant un renforcement des services instructeurs, qui ont étoffé leurs dossiers règlementaires en devenant plus exigeants et plus précis. Aujourd’hui, en France, le socle règlementaire, c’est la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages (2016) qui oblige chaque porteur de projet à s’assurer que son aménagement n’entraîne pas la destruction d’espèces et d’habitats protégés. Elle responsabilise les porteurs de projets, en exposant les contrevenants à des sanctions pénales. Une autre règlementation importante, issue de l’UE, est la directive-cadre sur l’eau (DCE), qui vise à rétablir le bon état écologique et physico-chimique des rivières. Elle incite les États à restaurer les écosystèmes à l’intérieur et autour des masses d’eau.

Caroline Jankowski
J’ai commencé à travailler sur ces sujets en 2009 au moment de la rédaction de la loi Grenelle 2 (2010), qui comprenait un ensemble de mesures visant à préserver la biodiversité (régulation de l’usage des pesticides, mise en place de trames verte et bleue pour assurer la continuité écologique…). Depuis, la prise en compte de la biodiversité au sein des projets a beaucoup progressé. La loi Biodiversité de 2016 a instauré la mise en œuvre du principe ERC, c’est à dire « éviter », « réduire » et « compenser » les impacts, auquel s’ajoute désormais un A et un S, pour « accompagner » et « suivre » les réalisations. Cette démarche a été soutenue par des institutions comme le Cerema, la Dreal et l’OFB (Office français de la biodiversité) qui ont édité des guides à l’intention des acteurs de l’aménagement.

Jérémy Judic
Il y a aussi la directive Habitats-Faune-Flore, promulguée en 1992 par l’UE. Elle a conduit à la mise en place du réseau écologique Natura 2000, un référentiel commun aux pays européens sur l’état des habitats naturels et des espèces. Dans ce cadre, des zones spéciales de conservation et de protection ont aussi été créées. Et n’oublions pas que, parallèlement à la règlementation, il y a l’acceptabilité sociétale, car la prise de conscience des enjeux de biodiversité par les citoyens européens a elle aussi notablement progressé.

En quoi consistent vos missions en tant qu’écologues ? Sur quels types de projets intervenez-vous ?


Sarah Gremilliet

De cette règlementation découlent toutes nos études. Désormais, les porteurs de projets doivent faire un diagnostic pour évaluer les enjeux écologiques, estimer l’incidence de leurs projets sur la biodiversité et mettre en face les mesures d’évitement, de réduction et de compensation adéquates. La biodiversité étant l’une des compétences d’Artelia, nous les aidons à inventorier et analyser l’existant, à évaluer les impacts occasionnés, puis à prendre les bonnes mesures pour préserver la biodiversité et éviter que leur projet ne soit bloqué au stade règlementaire. Ensuite, il y a l’accompagnement de la mise en œuvre de ces mesures.


Jérémy Judic
Le mot clé, c’est « anticiper ». Il est vraiment important d’intervenir en amont pour « éviter » au maximum les impacts et pouvoir réorienter nos clients dans la bonne direction, dès les premières intentions. Ensuite, nous effectuons un véritable accompagnement des projets, sous l’angle de la biodiversité, jusqu’à leur achèvement. Nous sommes au cœur de la conception des projets, en lien avec les différents métiers de l’ingénierie. Nous assurons des missions d’assistance environnementale en phase de réalisation pour garantir au maître d’ouvrage que les mesures programmées lors de la conception sont effectivement mises en œuvre. Nous réalisons également des suivis post-travaux, à 5 ou 10 ans, pour évaluer le résultat des mesures appliquées. Nous intervenons donc sur tout le cycle de vie d’un projet et sur toute la typologie des projets (aménagements urbains, littoraux, fluviaux, bâtiments, infrastructures linéaires rail et route…).


Caroline Jankowski
Les grands projets d’infrastructures linéaires peuvent entraîner une coupure des territoires et fractionner l’habitat, avec des risques de perte de population et de réduction du pool génétique. Ils ont donc besoin d’être exemplaires en termes de démarche environnementale. Nous travaillons régulièrement avec des compagnies d’autoroute et Sncf Réseau, la société nationale du réseau ferré français, sur ces questions pour la bonne prise en compte de la biodiversité.

Nous assurons l’accompagnement de projets d’aménagement variés (rails, routes, bâtiments), pour veiller à la préservation de la biodiversité, et nous menons des opérations de restauration écologiques. Celles-ci peuvent être soit programmées en tant que mesure de compensation aux impacts d’un projet, soit être portées par des syndicats de gestion de l’eau ou encore par des communautés de communes qui veulent restaurer certains milieux naturels pour améliorer l’écologie sur leur territoire, généralement en lien avec la directive-cadre sur l’eau (DCE).

Nous intervenons aussi sur des problématiques spécifiques, comme la lutte contre les espèces exotiques envahissantes, qui pose un réel problème aux territoires. Elles sont très difficiles à éradiquer, car il reste toujours quelques racines ou quelques graines dans le sol, susceptibles de relancer une floraison et une nouvelle expansion. Nous développons actuellement un outil pour faciliter leur recensement et leur prise en charge.

Quel rôle joue l’inventaire flore, faune, habitat dans votre démarche ?


Jérémy Judic

Ces inventaires sont essentiels, car ils permettent d’établir l’état de référence du site dans lequel s’inscrit le projet d’aménagement ou de restauration écologique. C’est un vaste débat, d’où est-ce que l’on part et à quel écosystème on veut retourner ? Tout projet peut apporter des opportunités en faveur de la préservation de la biodiversité.

Au-delà du recensement, c’est-à-dire de la reconnaissance des espèces présentes, l’enjeu est d’accompagner, par une expertise et des conseils. Nous décryptons et décrivons comment les espèces utilisent l’espace, comment peuvent être délimités leurs habitats sur les sites d’études, pour différentes fonctions (repos, transit, reproduction) lors des différentes saisons. À partir de cet état des lieux, il est alors possible de s’interroger vis-à-vis des premières intentions de projet : comment les milieux vont réagir à certaines transformations, par exemple si l’on modifie l’alimentation en eau, la topographie, l’ombrage…

Sarah Gremilliet
L’inventaire constitue l’étape préliminaire. Les porteurs de projets doivent intégrer les enjeux de biodiversité et donc passer par ces études d’inventaire faune, flore, habitat, pour ensuite prendre les mesures adéquates. Il s’agit désormais d’une étape incontournable des procédures règlementaires. Ces études nécessitent de très bien connaître les milieux et les espèces propres à chaque territoire, tout en étant capable de prendre en compte, à une autre échelle, les catégories de faune dont les déplacements et migrations peuvent être beaucoup plus larges.

Caroline Jankowski
C’est à partir de cet état de référence du site ou de la parcelle que nous pouvons dimensionner les mesures d’évitement, de réduction et de compensation. Nous suivons ensuite en phase travaux que les populations inventoriées ne soient pas impactées par le chantier.

Que recouvre le génie écologique et comment s’insère-t-il dans votre démarche ?


Sarah Gremilliet

Le génie écologique rassemble tous les métiers de conception et d’aménagement pour la reconquête des milieux naturels.


Jérémy Judic

Nous faisons particulièrement appel au génie écologique lorsqu’il reste des impacts résiduels qui nécessitent une compensation ou dans le cadre de projets dédiés à la restauration écologique. Nous sommes actuellement maître d’œuvre, pour le compte des Sables-d’Olonne et du Conservatoire du littoral, d’un projet de restauration de dunes dans lesquelles avait été implanté un circuit automobile . La restauration des milieux humides est également un domaine qui a beaucoup progressé et dans lequel nous intervenons régulièrement.


Caroline Jankowski

Pour chaque projet, il existe des règles de construction incontournables. Nous sommes donc régulièrement confrontés à des limites techniques qui nous mettent dans l’impossibilité d’éviter certains impacts. Dans ce cas, le génie écologique nous permet de trouver des solutions, en déplaçant des espèces, en recréant des habitats. Il s’agit, par exemple, de reconstituer une zone humide, un boisement, une haie, une prairie, un habitat spécifique pour une espèce en particulier ou encore de créer des nichoirs pour des chauves-souris, des hibernaculums pour les espèces recensées aux alentours.

Nous avons eu récemment le cas, lors de la construction d’un viaduc. Il était impossible de modifier son tracé, nous avons donc replanté dans un autre espace, avant le démarrage des travaux, les draves des murailles (une plante à fleurs) qui étaient présentes sur le parcours. Ou encore, pour une compagnie d’autoroute , nous avons conçu des passes à faune, de larges ponts destinés à rétablir les continuités écologiques interrompues par l’infrastructure.

Ces mesures sont très variées. Sur une friche industrielle où le terrain est laissé à nu, il y a en général peu d’enjeux, à la différence d’autres sites qui peuvent accueillir des espaces très riches en biodiversité et donc plus sensibles aux transformations occasionnées par un aménagement. Il faut toutefois rester prudents, car nous avons déjà rencontré des colonies de chauves-souris dans des bâtiments désaffectés ou découvert des espèces qui s’étaient installées dans des espaces artificialisés où on ne les attendait pas.


Jérémy Judic

Les mesures de compensation, mobilisables après les mesures d’évitement et de réduction, peuvent être compliquées à mettre en œuvre lorsqu’elles nécessitent de trouver beaucoup de foncier, ce qui peut remettre en cause la faisabilité environnementale des projets. Elles peuvent être dans certains cas largement plus pénalisantes au niveau financier, du planning, de l’acceptabilité sociale qu’une refonte très conséquente du projet. Une fois le foncier identifié, il faut mener un cycle complet d’études, d’inventaire… puis s’il répond à la dette écologique du projet, l’acquérir et le sécuriser, dimensionner les mesures, réaliser des études de détail de conception, puis suivre la réalisation des mesures. Il faut ensuite, sur un temps généralement long (30 à 50 ans), vérifier si les objectifs sont atteints des objectifs, assurer leur pérennité.

Pour tous les projets d’aménagement, il y a aussi la question des travaux qui sont toujours perturbants au niveau des images et donc de la sensibilité du public. Ils créent du choc, même si, avec la biodiversité, la résilience peut être assez rapide. Un accompagnement amont par un discours clair, appuyé par des retours d’expériences concrets sur l’efficacité des mesures proposées, est impératif.

Quel bilan pouvons-nous dresser de ces quelques années où la préservation de la biodiversité s’est progressivement imposée dans les projets d’aménagement ? Quels sont les avancées principales, les limites et les progrès qu’il reste à réaliser ?


Estelle Briard

Je trouve qu’il y a déjà eu une évolution très positive. Aujourd’hui, nous mettons l’accent sur l’évitement et la réduction des impacts. Nous n’engageons des mesures de compensation que si nous n’arrivons pas à réduire totalement l’impact. Ce n’était pas le cas il y a quelques années, où les porteurs de projet se tournaient très rapidement vers la compensation.

Parmi les avancées majeures, on peut également noter une meilleure prise en compte des enjeux écologiques très en amont des projets. Les études environnementales gagnent en expertises, les inventaires deviennent plus exhaustifs, et les porteurs de projet intègrent désormais davantage la biodiversité dans leurs arbitrages, parfois dès la phase de faisabilité. Cette anticipation permet d’aboutir à des solutions plus efficaces, moins coûteuses et mieux acceptées.
Parmi les limites, il y a le manque de retours d’expérience pour identifier les mesures qui fonctionnent le mieux, certaines n’ayant été mises en œuvre que depuis peu de temps. Et, d’une manière générale, cette démarche en faveur de la biodiversité engendre des coûts supplémentaires pour les porteurs de projets. Dans un environnement économique tendu, ce n’est pas forcément vu comme une priorité, même si, à plus long terme, cette perte de biodiversité a un coût énorme pour nos sociétés et qu’il faut l’enrailler.

Le vrai défi aujourd’hui, c’est à la fois d’accompagner au mieux les acteurs sur le terrain et de développer l’ingénierie écologique dans les territoires. Il faut aussi réussir à faire passer l’idée que préserver la biodiversité n’est pas une contrainte supplémentaire, mais un investissement durable pour l’avenir.


Sarah Gremilliet

Nous connaissons tous les chiffres sur la perte de biodiversité et ses enjeux. Nous vivons une période où nous n’avons plus le choix. Il faut pleinement prendre ces enjeux en considération et être extrêmement vigilants, d’où la pression des services instructeurs et nos propres efforts pour faire évoluer les pratiques. Soyons clairs, tout aménagement a un impact et reconstituer quelque chose dans les mêmes fonctionnalités qu’un milieu « naturel », c’est extrêmement compliqué. Mettre en place des mesures bien proportionnées à la perte de biodiversité, cela peut vite coûter cher et les porteurs de projets ont rarement les budgets adaptés à cette ambition. Cela va encore prendre du temps, mais nous allons dans le bon sens.


Jérémy Judic

Nous n’avons jamais été autant écouté. C’est vrai qu’avant, la biodiversité arrivait toute à la fin du processus de conception des projets, une fois que tout était quasiment verrouillé. Il y a donc eu un véritable tournant dans la prise en compte de cette dimension. Le déploiement de l’évitement est un réel progrès. Nous parlons d’ailleurs de plus en plus de faisabilité environnementale, et nous encourageons les donneurs d’ordres à mener des inventaires pour qu’ils connaissent leurs sites et disposent de la visibilité leur permettant d’appréhender le foncier et les enjeux qui s’y trouvent dans la durée.

L’une de nos principales difficultés, c’est que nous travaillons avec le vivant. Nous nous appuyons sur des études rigoureuses, nous mobilisons des experts, en croisant des visions d’écologues, d’environnementalistes et de paysagistes pour parler aussi du cadre de vie, mais il faut rester très humble, car il y a cette part d’incertitude inhérente au vivant. Cela demande beaucoup de pédagogie auprès de toutes les parties prenantes, des porteurs de projets aux citoyens, de nos propres collègues d’autres disciplines aux entreprises de travaux.


Caroline Jankowski

Il est essentiel d’échanger en permanence, de continuer à sensibiliser, notamment les équipes en phase de réalisation. C’est comme cela que nous grandissons et que nous avançons. Malgré les progrès réalisés, nous constatons encore des écarts importants entre les acteurs dans l’appréhension de la biodiversité. La difficulté, c’est que ce sujet de la sauvegarde du vivant renvoie à des positionnements personnels et collectifs fondamentaux, des questionnements sociétaux sur ce que l’on doit faire, accepter ou pas.

Publié le 13 mars 2026